Jeanne d’Arc et les Prophéties de Merlin

Peu de temps après l’apparition de Jeanne d’Arc sur la scène politique,  le caractère hors norme de ses interventions a rapidement contribué à en faire un phénomène social qui se teinte rapidement de merveilleux.

D’emblée,  la jeune femme se présente comme une messagère de Dieu : elle entend des voix mystérieuses, retrouve une épée merveilleuse et enchantée (la rouille se serait détachée toute seule de la lame une fois celle-ci mise au jour), reconnait du premier coup Charles d’Orléans alors qu’elle est sensée ne l’avoir jamais vu, etc. Il n’est donc pas étonnant qu’une légende se soit créée autour de ses exploits. Parmi les éléments qui ont contribué à forger cette légende, on compte plusieurs prophéties, dont les plus connues sont certainement celles attribuées au fameux conseiller mythique du Roi Arthur : Merlin.

Ces Prophéties de Merlin auraient été délivrées par l’Enchanteur à Vortigern, un des principaux souverains de Bretagne au Ve siècle (vers 425), lors de son exil au Pays de Galles. Elles ont d’abord circulé sous forme orale avant d’êtres mises en vers en langue vernaculaire. Vers 1135, Geoffroy de Monmouth, alors magister au Collège Saint-George d’Oxford, les traduit en latin. Sa traduction circule d’abord de manière autonome avant d’être incorporée (vers 1138) à son Historia Regnum Brittannie dont elle constitue le quatrième livre – ou les paragraphes 111 à 117 selon les éditions.

La Bibliothèque d’agglomération de Saint-Omer possède une édition ancienne de l’Historia regum Britanniae, contenant les prophéties (cf. les illustrations ci-dessous). Ce volume est paru chez Josse Bade à Paris en 1517. Cette édition est reliée en un recueil factice avec une édition d’Orose imprimée à Paris chez Jean Petit en 1506.

Le volume a vécu… mais il a conservé sa reliure en parchemin ivoire du XVIe siècle. Malheureusement, plusieurs ex-libris ont été découpés, ce qui ne nous permet pas de connaitre l’histoire de ce livre avant son arrivée dans les fonds de la Bibliothèque.

Ce texte connait une grande fortune tout au long du Moyen Âge, car on a beaucoup beaucoup discuté sa valeur historique. Ces prophéties servent en effet régulièrement à justifier telle ou telle action de l’histoire politique, et ce au moins jusqu’au XVe siècle puisque certains interprètes considèrent notamment que Jeanne d’Arc y est annoncée à deux reprises.

 

Le texte latin donne : Ad hec ex urbe vanuti nemoris eliminabitur puelle ut medele curam adhibeat : quae ut omnes artes inierit, solo anhelitu suo fontes nociuos siccabit. Ce que l’on peut traduire par : “Une jeune fille de la Ville-du-Bois-de-Canut  sera envoyée sur place pour remédier à ce phénomène. Initiée à toutes les connaissances c’est de son seul souffle qu’elle assèchera les sources nuisibles” (trad. C. Daniel).

Jeanne est donc associée à cette jeune fille venant de la ville du “Bois Chenu”, qui purifiera la France de l’envahisseur anglais, en vertu de ce qu’un bois sis près de la maison de son père était nommé ainsi.

 

Le texte latin donne : Ascendet virgo dorsum sagitarii…, soit : ” une vierge s’élèvera sur le dos des archers…”.

Là encore la vierge est assimilée à la Pucelle et les archers aux anglais.

Soulignons que le second membre du vers, beaucoup plus ambigu car il parle de “fleur virginale obscurcie”, a posé bien des problèmes qui ont parfois été éludés, comme dans l’ouvrage de J.-J. Eyrolles, La vraie Jeanne d’Arc (1828, p. 285), qui décide qu’il s’agit d’une faute…

 

Geoffroy de Monmouth, Historia Regum Britanicum, livre 4 : Prophetie Merlini, Paris, Josse Bade, 1517, f. sign. Hv : seconde prophétie relative à l'avènement de Jeanne d'Arc