Un traité médiéval sur la symbolique des oiseaux

Le manuscrit 94 de la Bibliothèque d’agglomération de Saint-Omer, contient une copie d’un traité construit autour du thème de la symbolique des oiseaux par Hugues de Fouilloy (v. 1100-1173), prieur de Saint-Laurent-au-Bois, une communauté de chanoines augustiniens en Picardie installée entre Amiens et Corbie.

C’est un véritable best-seller en son temps si l’on en juge par les 128 exemplaires manuscrits conservés de part le monde. L’engouement pour ce traité tient à sa valeur didactique qui s’exprime par le choix d’un thème assez simple, dont Hugues développe les significations comme supports d’un enseignement religieux, et dont le texte s’accompagne parfois d’illustrations destinées explicitement à l’enseignement des illettrés. Hugues reprend à son compte le concept de l’ut scriptura pictura : “l’image [est] comme le texte”, largement admit au Moyen Âge, et le met application.

Dédicace

Désireux de satisfaire ton souhait, très cher ami, j’ai décidé de peindre la colombe dont les ailes sont argentées et le bas du dos couleur d’or pâle (Ps. LXVII, 14), et par une peinture, d’édifier l’esprit des simples, afin que ce que leur intellect ne pouvait que difficilement assimiler avec le regard de l’esprit, il le puisse au moins discerner avec les yeux du corps ; et que ce que l’ouïe aurait du mal à percevoir, la vue le puisse. Je veux non seulement dépeindre l’aspect de la colombe, mais aussi la décrire par des mots, afin que la peinture soit expliquée par le texte ; ainsi ceux qui ne seraient pas satisfaits par la simplicité de la peinture, le seront au moins par l’enseignement moral du texte. C’est pourquoi, pour toi à qui sont données les plumes de la colombe, toi qui a fui le monde afin de rester et te reposer dans la solitude, toi qui ne procrastine comme le corbeau qui crie cras, cras, mais te contrits en gémissant comme la colombe, pour toi dis-je, je ne représenterai pas seulement la colombe mais peindrai aussi l’autour. Vois comme la colombe et l’autour sont posés sur la même perche. Je viens du clergé et toi de la chevalerie. Nous venons à la conversion pour nous fixer dans la vie régulière, comme à une perche ; et toi qui étais habitué à capturer les oiseaux domestiques, maintenant, par la main des bonnes actions, tu devras attirer les oiseaux sauvages, c’est-à-dire les séculiers, à la conversion. C’est pourquoi soupirent la colombe et l’autour ; que leur voix exprime leur affliction. En effet la voix de la colombe est gémissement, celle de l’autour une plainte. Pour cette raison j’ai placé la colombe au début de cet ouvrage, parce que la grâce de l’Esprit Saint est toujours prête pour le pénitent ; et on n’obtient la rémission que par la grâce. Le propos sur l’autour, par lequel les gens de la noblesse sont représentés, vient quant à lui à la suite de la colombe. Lorsqu’un noble se convertit, il est montré aux pauvres pour l’exemple de ses bonnes actions. Quant aux divers autres tant oiseaux qu’animaux, évoqués par l’Écriture sainte comme exemples moraux, je tenterai d’en transmettre l’enseignement aussi brièvement que je le pourrai.

Prologue

Je dois écrire pour des illettrés, le lecteur instruit ne sera pas surpris si, pour l’instruction des incultes, j’évoque des subtilités de manière simple. Et il n’imputera pas à la frivolité d’avoir peint un autour ou une colombe, quand cependant le bienheureux Job et le prophète David nous ont légué ces oiseaux pour notre enseignement. Parce que les images montrent aux simples ce que les écritures signifient aux doctes. De fait également, l’homme instruit est charmé par la subtilité de l’Écriture, comme l’âme simple est captivée par la simplicité de l’image. Toutefois, j’ai plus travaillé pour agréer aux simples que pour m’adresser aux maîtres, ce qui reviendrait à verser de l’eau dans un vase déjà plein ; puisque parler à un sage en souhaitant l’instruire revient à verser de l’eau dans un vase plein.

 

L’organisation du texte

Le Traité des oiseaux est constitué de soixante chapitres.

Les vingt-deux premiers portent sur la colombe et sur l’autour (un rapace couramment employé pour la chasse au vol), qui représentent l’une le clerc de formation (ici clerc signifie lettré, mais pas nécessairement religieux) et l’autre le chevalier, qui se sont tous les deux convertis à la vie religieuse.

PREMIÈRE PARTIE : Ici commence le petit livre pour Rainier le converti, surnommé « cœur bon ».

 

1. Ici commence le propos sur les trois colombes

2. Du sens mystique de la colombe

3. Du sens moral de la colombe

4. De la colombe encore

5. Des pattes de la colombe

6. Des plumes argentées

7. De la couleur des épaules

8. De la base du dos

9. Des yeux de la colombe

10. De la couleur du reste du corps

11. Des diverses propriétés de la colombe


12. (sur le vent du nord – dans le diagramme de l’autour)

13. (sur le vent du nord – dans le diagramme de l’autour)

14. (sur le vent du sud – dans le diagramme de l’autour)

15. (sur les vents du nord et du sud – dans le diagramme de l’autour)

16. De ce que dit saint Grégoire des qualités du plumage de l’autour

17. De l’autour domestique et du sauvage

18. De la manière dont l’autour renouvelle son plumage

19. Du fait de porter l’autour sur la main gauche

20. De la perche de l’autour

21. Des attaches de l’autour

22. De la longe de l’autour


Les quinze chapitres suivants traitent de la tourterelle qui vit dans le palmier et des passereaux qui nichent dans le cèdre du Liban. La tourterelle représente les vertus de  l’érémitisme (la vie solitaire en ermite) et les passereaux celles du cénobitisme (la vie religieuse en communauté), le tout en développant les notions de vie active (vita activa) et de vie contemplative (vita contemplativa), qui constituent les deux aspects de la vie religieuse.

23. Ici commence le propos sur la tourterelle et les passereaux


24. (sur le palmier – associé à la miniature de la tourterelle)

25. (sur le palmier – associé à la miniature de la tourterelle)

26. (sur le palmier – associé à la miniature de la tourterelle)

27. (sur le palmier – associé à la miniature de la tourterelle)

28. Du chant de la tourterelle

29. De la solitude de la tourterelle


30. Du cèdre et des passereaux qui nichent dans ses frondaisons

31. Du cèdre encore

32. Du passereau

33. Du nid du passereau

34. De l’habileté du passereau

35. Du piège à passereau

36. De la valeur du passereau

37. Du sacrifice du passereau


Les vingt-trois derniers chapitres s’apparentent à ceux d’un Bestiaire moralisé limité aux oiseaux. Ces chapitres s’organisent presque toujours de la même façon : une citation des écritures saintes, suivie d’une description d’un caractère physique et/ou d’un comportement de l’animal en question qui lui serait spécifique, et enfin arrive l’interprétation exégétique (souvent morale) de cette description, éclairée et surtout justifiée par les saintes écritures et les écrits théologiques, en particulier des Pères de l’Église.

DEUXIEME PARTIE

 

38. Du pélican [le sacrifice du pélican est la passion du Christ]

39. Du nycticorax [le nycticorax en sa demeure est le converti caché]

40. Du corbeau [le corbeau croassant est le docteur prêchant]

41. Du coq [le coq donnant des coups d’ailes est le maître donnant l’exemple]

42. De l’autruche [l’autruche dans le désert est le converti simulateur]

43. Du vautour [a vision du vautour est l’intention du rédempteur]

44. De la grue [le vol en forme de lettre désigne la vie conforme à la règle]

45. Du milan [le milan saisissant la viande est l’indolent saisissant les plaisirs]

46. De l’hirondelle [la clameur de l’hirondelle est la douleur du pénitent]

47. De la cigogne [le dévouement de la cigogne pour ses petits est l’amour du maître pour ses disciples]

48. Du merle [le merle qui volette est la suggestion tentatrice]

49. Du hibou [le malheureux hibou est l’homme pécheur]

50. Du geai [le geai criard est la calomnie du bavard]

51. De l’oie [le cri de l’oie est l’accusation du frère]

52. Du héron [le héron s’envolant est l’âme s’élevant]

53. Du caladre [la blancheur de ce caladre est la candeur du Christ]

54. Du phénix [la résurrection du phénix est l’espoir de la résurrection future]

55. De la perdrix [la tromperie de la perdrix est le piège du démon]

56. De la caille [la caille traversant la mer est l’âme surmontant ce qui est passager]

57. De la huppe [la huppe répugnante désigne les hommes pécheurs]

58. Du cygne [la blancheur du cygne est la simulation du converti]

59. Du paon [le cri du paon est l’effroi du maître]

60. De l’aigle [la jeunesse de l’aigle est le renouveau de l’âme].

 

Le programme iconographique du traité

 

Le programme iconographique comprend comprend une trentaine de miniatures.

Les cinq premières sont les plus développées et prennent la forme de miniatures annotées (peinture accompagnée d’inscriptions explicatives) ou de diagrammes illustrés (structures géométriques incluant du texte et des images).

Les 23 miniatures de la seconde partie sont des représentations des oiseaux mentionnés dans chacun des chapitres. Chaque miniature est accompagnée d’une petite sentence rimée qui résume la principale symbolique de l’oiseau en question.

Ces miniatures ne cherchent pas à donner une image naturaliste ou même réaliste des oiseaux en question, mais une image idéale. Ces miniatures se présentent comme le résultat synthétique de l’interprétation des significations religieuses contenues par la forme de chaque oiseau. Ce sont les transpositions picturales d’image mentales résultant d’une réflexion sur la dimension symbolique des animaux. Ces figures présentent à ce titre des figurations idéalisées des choses. Elles cherchent à s’approcher le plus possible des formes originelles, en mettant en évidence les caractéristiques naturelles qui définissent l’identité des choses.

Le but de ces peintures est triple. Lors de leur élaboration elles permettent d’aider à construire le raisonnement. Une fois réalisées, les figures facilitent la mémorisation du raisonnement qui a présidé à leur élaboration. Enfin, elles offrent un support à la méditation. Dans ce cas, même si la miniature s’inscrit dans une certaine matérialité, elle n’est pas un produit de la matière mais un produit de la raison. Elle ne vient pas du dehors mais du dedans de l’âme, et elle appartient à ce titre plus au monde des idées qu’au monde de la matière, comme l’explique Grégoire le Grand dans sa Règle Pastorale, II, 10 :  “Et toutes les idoles de la maison d’Israël étaient peintes sur le mur. (Ez. viii 8-10) […] il dit avec justesse : étaient peintes, car en attirant au-dedans de soi ce qui apparaît des objets du dehors, on peint en quelque sorte dans son cœur ce qu’élabore, sous de fictives représentations, la pensée réfléchie” (Grégoire le Grand, Règle pastorale, éd. F. Rommel, trad. Ch. Morel, Paris, Cerf, 1992, t. I, p. 242-243).

 

La signification réelle du traité

Sous l’apparence d’un Bestiaire, l’Aviarium s’avère être en réalité un ouvrage sur la signification et les obligations de la vocation religieuse, qui s’inscrit dans la tradition des règles monastiques.

L’analyse de la suite thématique constituée par les illustrations de la première partie met en évidence une succession de thèmes très proches de ceux des premiers chapitres de la Règle bénédictine.

Le choix de la colombe pour débuter son traité n’est d’ailleurs pas anodin, car le symbolisme chrétien de la conversion fait une grande place au thème de la colombe ou de l’oiseau en général, et dans les textes monastiques, la vocation religieuse elle-même est souvent figurée par une colombe. Enfin, dans le prologue du De avibus, Hugues dit aussi que Rainier, le dédicataire identifié à l’autour, reçoit « les plumes de la colombe » : celles-ci signifient l’habit religieux, dont il va devoir se montrer digne. Ainsi, l’objectif du Traités des oiseaux d’Hugues de Fouilloy est de rendre les pratiques de la vie religieuse accessibles à tous.