La roue de la fortune revisitée

  Le manuscrit 94 de la Bibliothèque d’agglomération est surtout connu pour sa magnifique copie enluminée du Traité des oiseaux d’Hugues de Fouilloy, mais il s’agit d’un recueil qui contient plusieurs autres traités du Prieur de Saint-Laurent-au-Bois, dont le De rota religionis, qui occupe les feuillets 37v.-48. Cet ouvrage, comme le De avibus, comprend des illustrations sous la forme de deux diagrammes illustrés, qui s’inspirent du thème de la roue de fortune pour illustrer la carrière monastique.

 

Les objectifs et structure du De rota

Hugues de Fouilloy écrit dans un style direct et personnel, pour un ami effrayé des responsabilités inhérentes à l’autorité abbatiale qui vient de lui être confiée. La pensée se développe en une suite de métaphores relativement simples, autour du thème  ancien et bien connu de la roue de fortune ici comparée au cheminement dans la vie religieuse : Viri religiosi vita sicut rota… (La vie des religieux, telle une roue…) L’auteur reprend un à un les éléments composant une roue, qui deviennent le support d’un enseignement : l’axe, le moyeu, les rayons, la jante, le grincement, le graissage, tout est prétexte à allégorie.

Le De rota s’inscrit dans une volonté de renouveler l’idéal de la vie religieuse qui se ressent durant tout le XIIe siècle. Le clergé connait un certain nombre de crises et de réformes au cours de son existence, à plusieurs reprise les religieux ont voulu  renouer avec les idéaux de pauvreté, supposés être ceux du clergé primitif, en l’occurrence la communauté apostolique. C’est autour de cette notion de vita apostolica que s’organise la première grande réforme du clergé sous l’influence des idées grégoriennes, lors du synode du Latran de 1059 . Certaines communautés de chanoines, touchées par cet esprit réformateur, décident d’adopter une règle plus sévère inspirée de textes normatifs placés en général sous l’autorité d’Augustin d’Hippone. Cette crise canoniale des premières années du XIe siècle, se poursuit tout au long du siècle et se prolongera durant le XIIe siècle.

Hugues s’implique dans ce mouvement canonial du XIIe siècle et s’applique à réformer sa propre communauté et l’incite à pratiquer une vie régulière en accord avec les idéaux ascétiques plus stricts prônés par les réformateurs. Son traité s’organise en deux grandes parties qui présentent d’abord une carrière idéale, puis une carrière dévoyée où la vocation n’est que simulée : De rota praelationis et de rota simulationis. On peut y voir également un traité sur les vices et les vertus des religieux comme il en existe tant dans la littérature médiévale.


La roue de la religion Cliquez pour visionner © R. Cordonnier
 

Les diagrammes du de rota

Les deux diagrammes du traité sont placés chacun en tête de leur partie. Tous les deux sont construits sur le même modèle : un cadre divisé en cinq compartiments, deux rectangles barlongs en haut en bas, et deux autres rectangles oblongs sur les cotés. Ces quatre rectangles délimitent un espace carré au centre ou se trouve une une roue à 12 rayons. Les différences apparaissent dans les inscriptions qui courent dans les différentes parties du diagramme, et dans les personnages qui les habitent.

  La roue de la simulation Cliquez pour visionner © R. Cordonnier

 


Saint-Omer, BASO, ms. 94, f. 37v.

 

←La roue de la religion

Au sommet de la roue l’abbé trône en tenant sa crosse, mais il est figuré dans une position d’humilité : penché vers son prieur dans une attitude d’écoute.

A sa droite et à sa gauche, le prieur et le sous-prieur tiennent fermement la roue dans une attitude d’observation mutuelle.

Sous la roue, l’ancien abbé, plongé dans la méditation des saintes Écritures, ne se mêle plus des affaires de sa communauté.

La roue de la simulation→

On y retrouve les mêmes personnages mais dans une attitude radicalement différente. L’abbé est cette fois plein d’autorité, il tient sa crosse dans la main gauche, la main de la fausseté, et son doit tendu dicte des ordres de la main droite. Il regarde droit devant lui de manière obstinée.

A sa droite, son prieur lorgne vers le trône abbatial plein d’envie.

Le sous-prieur, à sa gauche, baisse la tête d’un air triste et soumis et ne dit rien : nolens diccitur.

En dessous de la roue, l’abbé déposé se morfond de sa situation.

 

Saint-Omer, BASO, ms. 94, f. 42v.

 

Le rôle des illustrations

Hugues considère que l’image une certaine utilité dans le cadre de l’enseignement, elle est un moyen possible pour attirer l’attention au titre d’outil didactique. Dans le cadre de la spiritualité, il semble que la question de l’utilité de la figuration ne se pose pas à Hugues, qui accompagne régulièrement ses réflexions théologiques de supports picturaux. Il fait partie de ces « tempéraments » qui, selon Pierre Miquel, « considèrent que l’homme spirituel a besoin d’image comme d’un support nécessaire pour élever l’esprit »[1].

La composition picturale est donc l’expression d’une réflexion théologique et non d’une volonté esthétique. Elle est destinée à devenir le point de départ d’une méditation spirituelle tendant vers la contemplation, qui ne devra pas être troublée par des considérations d’ordre esthétique. C’est un « relais du spirituel »[2]. On ne doit pas jouir de l’image pour elle-même, mais partir de l’image pour atteindre une jouissance d’ordre métaphysique. L’image n’est qu’un signe que la raison humaine doit dépasser pour atteindre la réalité dont ce signe n’est que le témoignage. Par ailleurs, le but du religieux contemplatif est d’appréhender l’essence des choses par le travail de la raison. Or toute composition picturale est avant tout une œuvre de l’esprit, et en cela elle est susceptible d’accompagner le travail de la raison dans la pratique méditative contemplative.

Ici l’image est donc aussi importante que le texte dont elle résume le propos et permet d’en prendre connaissance en une fois dans sa globalité. D’ailleurs, dans le De rota, les deux diagrammes sont simplement intitulés capitulum 1 : “chapitre 1″, de chacun des deux livres du traité, dont ils constituent des chapitres à part entière.


[1] Pierre Miquel, « Image (culte des) », notice dans Dictionnaire de spiritualité, 7-2, Paris, 1971, colonnes 1503-1519 (ici c. 1517).

[2] Ibidem, c. 1519.

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